Mémoires des pensées et sentiments de Jean Meslier…

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Réflexions sur une utopie agraire  et sur « la conscience utopiste » du dit curé

Le nom propre « utopie » depuis son invention par Thomas More, en 1516, bien que son fondement remonte à l’antiquité, ne cesse de planer sur l’atmosphère maçonnique. Les travaux profanes et dans les Loges Maçonniques se multiplient au fil des ans. Le dernier ouvrage profane paru, Utopia XXI, du journaliste-écrivain Aymeric Caron, date de novembre 2017 ; il est un retour aux sources et actualise le récit de Thomas More. L’abord de ce monde parfait qui reste toujours à créer, se fonde sur le thème récurrent d’une société « où règnerait un gouvernement idéal assurant le bonheur de tous ».
La pensée du curé Meslier permet d’aborder une des faces de l’utopie.
Je le cite :
« Le vrai péché originel pour les pauvres peuples est de naître, comme ils font dans la pauvreté, dans la misère, dans la dépendance et sous la tyrannie des grands. Il faudrait les délivrer de ce détestable et maudit péché. » Ainsi se résume de manière lapidaire, le message de Jean Meslier, prêtre, curé à Étrépigny, dans les Ardennes, en ce début du XVIIIème siècle, sous Louis XIV.

Roturier, Jean Meslier effectue ses études au séminaire grâce à la dote de son père, marchand de laine. Le 7 janvier 1689, il est nommé curé de la paroisse d’Étrépigny, où il exerce son ministère, comme il écrit  « avec beaucoup de répugnance et avec assés de négligence ». Doté d’un esprit éclairé et contestataire, il ne peut accepter la misère de ses ouailles composées d’une trentaine de familles de laboureurs et de bûcherons. Il se suicide en 1729, à 65 ans.

Nous sommes au temps de la monarchie absolue et du centralisme étatique où le roi, d’essence divine, règne sans compromis, soutenu par une noblesse asservie et un haut clergé issu lui-même de cette noblesse, renforçant l’autorité royale et gardant pour lui de grands bénéfices. Les impôts qui ne sont plus seigneuriaux – les hobereaux sont eux-mêmes souvent proche de la misère – mais royaux, sont de plus en plus lourds et se multiplient, frappant les communes aux revenus médiocres. La guerre, en particulier dans la Champagne proche, est omniprésente, mangeant les derniers biens restants. Les paysans, alors réduits à la famine, et leurs biens saisis, partent sur les routes en mendiant.

Et Jean Meslier prélève sa dîme comme il se doit, mais il la redistribue aux paroissiens indigents. En conséquence, il néglige l’entretien de l’église et des bâtiments paroissiaux. L’évêque de Reims, Mgrde Mailly, lors d’une visite pastorale, le décrit comme « ignorant, présomptueux, très entêté et opiniâtre, négligent l’église (…) il se mesle de décider des cas qu’il n’entend pas et ne revient pas sur son sentiment (…) il est for attaché à ses intérêts et d’une négligence infinie avec des extérieurs fors dévots et jansénistes ».
En fait de remontrance le nom du curé Meslier n’apparaît dans les écrits de l’évêché que pour ce qui seront en réalité ses deux seules actions « révolutionnaires » concrètes ; l’une parce que sa servante n’avait pas l’âge canonique ; elle avait 18 ans ! l’autre parce qu’il accusait en chaire, le seigneur local de maltraiter ses paysans – en revanche, le châtelain, Anthoine de Touilly, faisait sonner systématiquement de la trompe de chasse sous les verrières de l’église pendant les offices. Pour la hiérarchie, Jean Meslier n’est donc guère plus mauvais que les autres curés de paroisse locaux ; il purgera tout de même une peine d’un mois de retraite au séminaire de Reims pour son attitude envers un valet seigneurial qui rossait un paysan.
De fait, il accomplit bien sa fonction, fréquente ses confrères, lit beaucoup mais ne peut voyager. Toutefois la misère qu’il côtoie lève en lui la révolte, une révolte sourde et contenue. Désargenté, il ne peut fuir à l’étranger comme Fénelon ou plus tard Voltaire. Un deuxième personnage naît alors en lui : l’écrivain utopiste qu’il sera jusqu’à sa mort brutale et voulue. L’échappatoire à sa condition est créée : il est violent, total, blasphématoire. Meslier fait table rase de tout : de Dieu, de la Bible, des sacrements, du clergé et des « christicoles » (les adeptes du christianisme), du roi et de la noblesse. Il souhaite « que tous les grands de la terre et tous les nobles fussent pendus et étranglés avec les boyaux des prêtres. »

Il appelle le peuple à la révolte. Le peule, son peuple, le seul qu’il considère : le monde paysan. C’est une révolte différente des soulèvements isolés et sporadiques, nombreux à l’époque. C’est une révolte commune et entière par le moyen d’une grève générale, par un non-approvisionnement en denrées alimentaires « des fainéants et des parasites ». Une révolution sanglante devrait s’en suivre, allant jusqu’au régicide. Et Meslier de vanter Ravaillac et Jacques Clément ! Débarrassé des préjugés, des dogmes et des parasites, le peuple agricole peut alors construire, sur des bases nouvelles, un monde meilleur.

Le renouveau philosophique de Meslier est fondé sur l’usage seul et sur la raison inspirée par Descartes, par le fait que la matière se suffit à elle-même pour exister. Le curé d’Étrépigny construit alors une société où règne une morale fondée sur « la droitte raison et la justice naturelle ».
« Et ainsi pour vous point d’autre religion que celle de la véritable sagesse et de la probité des mœurs, que celle de la franchise et de la générosité du cœur… point d’autre que celle de maintenir la justice et l’équité partout, point d’autre que celle de bannir entièrement les erreurs et les impostures et de faire régner partout la vérité, la justice et la paix ; point d’autre que celle de s’occuper tous à quelques honnêtes et utiles exercices et de vivre règlement tous en commun, point d’autre que celle de maintenir la liberté publique, et enfin point d’autre que celle de vous aimer les uns les autres et de garder inviolablement entre vous la paix et la bonne union. »
Mais le pessimisme de Meslier lui laisse peu d’espoir dans le respect spontané des règles éditées par la sagesse naturelle. Aussi renforce-t-il sa société de structures solides et parfois répressives. « Le peuple sort de son ignorance par les gens d’esprit et de bon sens qui s’organisent en une société fraternelle avec comme unité économique de base la communauté villageoise dont les principaux caractères sont : égalité et obligation de travail pour tous, appropriation collective de la terre et gouvernement de la communauté par les sages, les patriarches inspirés par la droite raison».

La cellule familiale concurrente de la société est affaiblie : le mariage indissoluble disparaît.  Les membres de la communauté sont libres de s’aimer : « Liberté aux hommes et aux femmes de se joindre indifféremment ensemble, chacun suivant son inclination, comme aussi la liberté de se quitter et de se séparer les uns des autres, lorsqu’ils ne se trouveraient pas bien ensemble ou lorsque leur inclination les porterait à former une autre alliance. »
L’éducation des enfants se fait hors de la cellule familiale : « Ils seront instruits dans les bonnes mœurs et dans l’honnêteté, aussi bien dans les sciences que dans les arts… par rapport à l’utilité publique et au besoin que l’on pourrait avoir de leur service… » « … par des sages et autres gens éclairés » dispensant un enseignement purement laïque.

Cette société communiste agraire est donc fondée sur le travail obligatoire de tous : le travail est exalté par Meslier comme valeur sociale mais aussi comme valeur fondamentale de l’éthique individuelle.
Ainsi, dans un discours simple, Meslier trace-t-il le cadre de ces communautés où ordre social et bonheur vont ensemble, et où chaque membre peut, pour le moins, se nourrir, se vêtir et se loger.
Mais Meslier continue à être novateur comme antispeciste, en ne plaçant pas l’espèce humaine au-dessus de l’espèce animale : « C’est une cruauté et une barbarie de tuer, d’assommer et d’égorger…des animaux qui ne font point de mal ; car ils sont sensibles au mal et à la douleur aussi bien que nous…il faut les traiter avec douceur…maudites soient les nations qui les traitent cruellement, qui aiment à répandre leur sang et qui sont avides de manger leurs chairs ».

Le « Mémoire des Pensées et Sentiments » ne fut donc découvert qu’après la mort du curé en 1729. On ignore comment il a été transmis jusqu’à sa première publication en 1864 à Amsterdam ; entre ces deux dates des copies manuscrites ont circulé à couvert dans le milieu des encyclopédistes. Trois manuscrits autographes sont déposés aujourd’hui à la Bibliothèque Nationale. En 1743, un colporteur nommé La Barrière est arrêté convaincu d’avoir vendu l’ouvrage du curé d’Étrépigny. C’est Voltaire qui est probablement à l’origine de la première diffusion large mais tronquée : il publie à Genève en 1762 – sous Louis XV – un extrait du Mémoire où sont soigneusement gommés tous les thèmes utopiques, pour ne garder que l’athéisme de Meslier. Cette publication sera condamnée à deux reprises par la Sacrée Congrégation mais l’Église est restée étrangement silencieuse sur l’œuvre complète.

Le Mémoire du curé Meslier prend donc place dans la pensée utopiste, au même titre que les autres utopies contemporaines communistes de Morelly en 1760 dans son Code de la Nature, et de Dom Deschamps en 1759, ou encore celle de Restif de la Bretonne en 1781 (considéré comme l’un des fondateurs du socialisme utopique).
Ces modèles utopiques de sociétés respectant la loi naturelle dans un contexte égalitaire pourraient être comparées aux nombreuses autres utopies :

  • Utopies soit écrites : Utopia de Thomas More en 1515, ou La cité du soleil de Tommaso Campanella en 1602, …et plus tard celle de Charles Fourrier au début du XIX ème siècle, et même Bakounine – entre autre franc-maçon – dans les années 1870.
  • Soit utopies vécues :
    les Réductions du Paraguay, communautés créées par les Jésuites en 1609, et ayant compté jusqu’à 130 000 indiens Guaranis. Elles existèrent jusqu’en 1767.
    Les Huttérites du nom de leur fondateur Hutter, anabaptistes radicaux d’Europe Centrale qui se regroupèrent dès 1528 après de longs périples. Ils existent toujours aux frontières des États-Unis et du Canada où 50 000   adeptes vivent en circuit fermé dans des communautés agricoles, selon des règlements établis au XVI ème siècle.

À l’examen comparatif de ces utopies nous préférons l’étude particulière de la personnalité de l’utopiste, en particulier à travers celle du curé Meslier. Nous différencions bien avec le psychiatre-philosophe Joseph Gabel, l’utopisme – phénomène socio-historique commun à la plupart des civilisations, de la mentalité utopique – la « conscience utopique », c’est à dire un état psychologique susceptible de comporter, en tant que tel, une dimension psychopathologique paranoïde et schizoïde.
Abordons rapidement les traits de caractère du curé Meslier :

  • Il vit dans un monde manichéen mais sa pensée est adialectique. Meslier commence ses paragraphes par : « Il est certain que, il est constant que… »
  • Il perd contact avec la réalité historique : « L’histoire glisse sur l’esprit des utopistes comme l’eau sur les plumes d’un canard » écrit le philosophe Raymond Ruyer. Ainsi Meslier fait preuve d’un fixisme antihistorique quand il construit tout son projet sur un monde purement agraire, négligeant le rôle montant de l’industrie naissante et celui de la bourgeoisie.
  • Sa pensée est ambivalente quand dans le monde réel le curé appelle ses fidèles à prier pour le roi et quand dans le monde imaginaire, utopique, il donne en revanche toute son ampleur au régicide et au type d’homme qu’il croit représenter. Raymond Ruyer ajoute : « Beaucoup d’utopistes mineurs sont de faibles qui protestent contre la réalité car ils ne peuvent jouer un rôle à leur convenance ». Alors, l’utopiste prend un esprit totalitaire. Meslier crée des structures encore plus rigides, parfois, que celles de la société du XVIII ème siècle.

Ainsi l’utopisme de Jean Meslier pourrait-il se situer aux frontières de la psychopathologie et du changement social. Pourtant « cette touche de folie » comme l’écrit l’ethnologue et historien Jean Servier, n’est-elle pas nécessaire » ? Charles Gide, économiste, l’oncle d’André répond : « C’est par la porte étroite de l’utopie que l’on entre dans la réalité bienfaisante ».
Mais, comme le chante Jacques Brel « Dites, si c’était vrai… », si dans tout cela, il y avait vraiment du vrai … et j’entends en moi résonner l’article 1er de la Constitution de certaines Obédiences :
« Institution essentiellement humaniste, philosophique et progressive. Elle a pour objet la recherche de la vérité, l’étude de la morale et la pratique de la solidarité. Elle travaille à l’amélioration matérielle et morale, au perfectionnement intellectuel et social de l’Humanité.
Elle a pour principes la tolérance mutuelle, le respect des autres et de soi-même. Elle proclame le principe de laïcité considéré comme l’opposition à toutes les aliénations et notamment à toute influence dogmatique. Elle se réfère à la liberté absolue de conscience, c’est à dire le droit pour chaque Franc-Maçon de croire à une vérité révélée de son choix ou de ne pas croire. »

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