L’Humanisme, une des sources de la Maçonnerie de Rite Français

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La question ici posée est : l’humanisme comme source du Rite Français. Impossible d’être exhaustif, cherchons parmi ces grands penseurs, ceux qui pourraient en constituer le terreau. J’en ai choisi trois : Erasme, le prince des humanistes, tel qu’il fut nommé déjà de son temps, Francis Bacon, qui exercera sur la pensée scientifique, et au-delà de son siècle, la plus formidable influence, et Comenius qui lui, par ses écrits nous rapproche au plus près des Constitutions d’Anderson.
Avec les trois personnages choisis ici, de façon pas exactement arbitraire, je fais l’impasse sur les humanistes italiens, et particulièrement Campanella …

ERASME 1467 – 1536

Erasme était un réformateur, plus qu’un révolutionnaire ; les maçons pour leur majorité  n’étaient pas non plus des révolutionnaires, globalement. Il était un évolutionniste, le monde devait pour lui tendre vers une concorde, qu’il souhaitait universelle – je cite : « tous les pays, toutes les races » n’était l’ennemi que des fanatismes d’où qu’ils viennent. Pour ce faire il lui fallut essayer de faire rejoindre les contraires. Ennemi aussi des dogmes, jamais il n’en appuya un seul. Mais, par ses attitudes bienveillantes, brillantes, chaque camp essaya de le rallier à sa cause, en vain : « Je suis un gibellin pour les Guelfes, et un Guelfe pour les Gibellins », aimait-il à écrire. Il ne voulait appartenir à personne – un « Homo per se », un Homme par lui-même ; mais dans le domaine des idées et des vertus, il était déterminé et il utilisa souvent la formule « nulli concedo ». En voilà des formules qui constituent les bases de cet humanisme de la Renaissance. Sans se soumettre à un quelconque camp, il fut à la fois courtisé et martyrisé par les deux, qualifié à la fois de sommet de la pensée de son temps, et lâche et indécis. A se situer au milieu, on risque de se faire laminer, ce qui lui arriva.
Stephen Zweig dans son ouvrage sur Erasme, posa comme sous-titre « Grandeur et décadence d’une idée ». Il est vrai, qu’avec la modernité, la post et l’hyper-modernité, nous avons plus besoin de héros que de discrets penseurs. Tout le monde connaît Jean Hus, Savonarole ou Michel Servet qui moururent sur le bucher, Thomas More qui perdit la tête sur le billot, Thomas Münzer, Zwingli exécutés eux aussi ; mais si les écrits d’Erasme furent longtemps oubliés, c’est peut être pour la simple raison qu’ils furent mis à l’index jusqu’en 1900 !
Mais la grandeur d’une idée ne tient pas qu’à ses racines, elle peut se mesurer par la vigueur de ses rejetons. Les temps troublés de cette époque furent à la fois le terreau et le fossoyeur de l’Humanisme ; ces temps furent jugés comme pré-apocalyptiques par les contemporains, par les grandes découvertes, l’imprimerie, mais aussi la peste noire, les turcs à la porte de Vienne. Mais la Renaissance fut d’abord italienne et naquit dans le sang, le stupre et la fornication. En même temps que l’Homme fait le tour de la terre, il ne reconnaît plus de la même façon l’infini instrumentalisé par une transcendance inaccessible. Erasme, comme bien d’autres à cette époque, tue la vieille scolastique pour y mettre à la place : l’Homme et son pouvoir illimité, la raison.

L’Humanisme se trouve alors pris entre le cynisme omnipotent de Rome et les folies révolutionnaires, semblables à DAECH, des Anabaptistes.
Là, au milieu d’eux, Erasmus Rotterdamus, fils illégitime d’un prêtre et prêtre lui-même, faisant de lui, socialement un être « à part », marginalisé.
L’Homme du XVIe commence à se sentir puissant, découvreur ; il n’est plus l’atome d’un monde dont seule la grâce divine lui permet de conduire sa vie et son au-delà. L’humanisme est cette posture qui met l’Homme au centre de toutes choses, il redécouvre la culture antique où Protagoras affirme que tout est à la mesure de l’Homme. Voilà donc l’Humanisme, courant de pensée où Erasme excelle. Un monde où le philosophe, comme l’Homme de la rue, n’a plus besoin de l’intercession du clerc pour s’adresser à son dieu. Tout cela écrit en une langue universelle, idée qui sera reprise au siècle suivant par Comenius et par les Maçons du XIXe siècle, l’espéranto, qui à cette époque était le latin.

Prêtre, certes, Erasme le restera jusqu’à la fin de sa vie, mais on ne le vit que très rarement en habit sacerdotaux ; et quand le pape voulut lui-même le couvrir de la barrette cardinalice, il refusa, à sa manière, presque offusqué. Mais respectant les grands de ce monde il était un homme libre, il usa de sa liberté de penser et de s’exprimer, mais à sa manière – une expression qui naquit véritablement à cette époque et qui fit florès chez les philosophe qui suivirent, jusqu’à aujourd’hui. Lessing, 250 ans plus tard le qualifiera de « Libre penseur ».
L’érasmisme est un humanisme développant l’idée que « la vérité n’est que clarté » ; « entre la main droite de la vérité et la main gauche de la recherche de la vérité, je pencherais pour la gauche » affirmait notre illustre homme. C’est probablement vers 1520-1521 qu’il développa largement, mais prudemment, les principes de tolérance et de liberté de conscience ; mais il fallut un siècle pour faire fructifier le germe du rationalisme (1521 première circumnavigation autour de la terre). Comme le rappelle Stefan Zweig, il mit sa plume, lui le premier, « non pas au service de la haine et du désordre, mais de l’union et de la concorde [ce qui] lui vaut une gloire éternelle ». Que de mots qui résonnent à nos oreilles.

Mais le grand rêve d’Erasme, et des humanistes du XVIe siècle, fut vécu comme un grand échec. En effet l’apaisement des conflits jamais ne se réalisa alors, et finalement toujours pas aujourd’hui. L’union des peuples par la culture comme source de paix, par l’éducation des nations, la raison des individus comme source de la concorde entre les peuples, voilà le doux rêve de ces humanistes. La vertu enseignée, non pas par des clercs, mais par une méthode sûre, un engagement de tous ; mais avoir raison avant les autres n’est pas un label de réussite. Les humanistes de cette époque confiaient aux générations futures la charge d’une amélioration du progrès moral des nations.
IL sut remettre à l’ordre du jour la question du libre arbitre engluée depuis quelques siècles par la scolastique du Moyen-âge.

Erasme fut considéré par ses contemporains comme « la lumière de son siècle » ; « d’autres en seront sa force ; il éclairait la voie, d’autres surent la suivre ». Je cite : « L’Homme doit garder son esprit indépendant, la sagesse, la fraternité et la moralité comme forme la plus élevée de l’humanité ». Au sommet de sa gloire il sera fait « l’Uomo universale » où la puissance de l’Esprit prend le pas sur toutes les autres. Il sera le prophète d’une humanité meilleure, plus élevée et plus libre, le pionnier de l’internationalisme futur. Ces propos résonnent aussi à nos oreilles. Il est le symbole de « la froide mais irrésistible englobante raison ».
Dans sa « complainte de la paix persécutée », on retrouve son obsession d’une « concorde universelle ». Il met ses espoirs en une Europe unique et apaisée, il sera le« premier théoricien littéraire du pacifisme ». « Il faut joindre l’idée de guerre à celle de la Justice ». Comme tous les humanistes de ce temps, la sagesse, la raison devraient prendre le pas sur les vices qui fondent les guerres. Le premier des vices étant le fanatisme (voir notre grade de Maître), premier ennemi de l’harmonie entre les Hommes ; la concorde entre les Hommes libres devra être précédée par celle des idées, de la liberté de penser. La culture, voilà l’arme absolue des humanistes, celle qui fera périr le dogme. La première Foi étant celle de l’humanité, « tout en se gardant du « vulgus profanum ». Les humanistes n’étaient pas des démocrates car ils professent une chevalerie de la plume chargée de conquérir l’empire de la raison. Armée qui ne pèsera pas lourd face aux princes de la réforme et de la puissance papale. Si Martin Luther était allemand, Calvin n’était pas suisse (mais français), Charles Quint était espagnol, l’humaniste était, lui, universel, mais première faiblesse : « sans exposer ma tête pour l’amour de la vérité ». « Toute vérité n’est pas toujours bonne à dire, ce qui importe, c’est la façon de la dire ». Comme dans les Constitution de 1723, Erasme ne s’affrontera pas aux grands de ce monde, ce qui fera de lui peut être sa force, mais aussi sa faiblesse.

Le message d’Erasme ? À mes yeux il constitue indiscutablement le terreau de notre Maçonnerie Française et je le cite ici : « En exerçant sa raison, l’Homme peut devenir libre ». Il était le prince des humanistes, le chef de file de « la république des lettres ».
En définitive, son legs sera une voie, un long chemin encore jamais atteint, mais ses rejetons en montrèrent la force : Le jeune Rabelais écrira à Erasme la veille de sa mort : « Salut à toi père bien aimé […] génie tutélaire des Arts(au sens des Arts libéraux), veritatis propugnator invectissime » – invincible combattant de la vérité.

En forme de conclusion :
Si l’on considère que les trois piliers de l’Humanisme sont : l’Harmonie, la tolérance et la pensée libre, Erasme plus que tout autre en est l’incarnation. Mais ne sont-ils pas aussi les trois piliers de notre maçonnerie moderne et Française ? L’éducation est la première préoccupation des humanistes ; Erasme affirme : « il est plus facile à un seul de contraindre plusieurs par la crainte, que d’en former un seul dans la liberté ». Une bonne éducation apporte le progrès moral, et la « concorde universelle », terme nommément utilisé par Erasme.

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FRANCIS BACON 1561 – 1626

Francis Bacon, Grand Chancelier du Roi d’Angleterre comme le fut Thomas More avant lui,  ne connut pas une fin aussi funeste ; il ne fut pas décapité mais disgracié par le roi, pour une histoire de corruption semble-t-il. Il est classé parmi les plus célèbres humanistes.

Il fut l’initiateur de la science moderne, de la philosophie expérimentale, empiriste –  l’observation et l’expérimentation devant suppléer les théories transcendantes. A la fin de sa vie, il établit des rapports avec Valentin Andreae, initiateur des Roses+ au XVIIe siècle. Parmi ses nombreuses productions on retiendra, pour ce qui nous concerne aujourd’hui, sa « Nouvelle Atlantide » qui décrit une île – Bensalem (fils ou fille de la paix) – où vivait un peuple particulièrement éclairé, et où la science et la raison était les mains organisatrices de cette société. Cette fable utopique restera inachevée à la mort de l’auteur (1626). La religion en vigueur était le Christianisme dans toutes ses composantes, les mahométans d’origine Perse et arabe s’étant convertis, le judaïsme étant accepté, comme le raconte le marchant juif Joabin.

L’histoire est un peu différente de celle de Thomas More, car ici, la recherche de la Vérité en est le véritable objet ; le voyage est essentiellement celui d’un voyage métaphorique dans la science, qui a pour but d’élargir la connaissance. C’est  avant tout une quête, suivant une voie sûre, que Comenius appellera plus tard : la voie Royale. La connaissance devant être acquise par l’observation : «  voit et observe ».
Le palais de la connaissance est appelé « la maison de Salomon », là où vivent les savants furtifs, invisibles des autres membres de la communauté ; ce collège « invisible » est donc peuplé de philosophes inconnus ! Le roi est quant-à lui un peu à l’écart du pouvoir, un personnage lointain ; et les habitants rêvent au progrès de l’Humanité, la maison de Salomon étant « la lanterne de la société ».
Ces savants, une élite initiée, se doivent de travailler dans la plus grande discrétion, correspondant au goutte à goutte avec l’extérieur.

il inspira peut être le collège invisible d’Oxford, 20 ans plus tard. Les membres de ce dernier seront les mêmes qui créeront la Royal Society, déjà pensée par Francis Bacon. Cette Nouvelle Atlantide possédait la bible, découverte dans une barque au milieu de bois de cèdres, son contenu devant rester secret et connu par les seuls initiés. Eux se doivent de rédiger un immense ouvrage qui contiendrait toutes les connaissances alors connues, une Encyclopédie avant l’heure. Les membres des collèges devant, entre eux, s’appeler « Frères ».
Ce texte, très troublant à certains égard pourrait avoir été inspiré par les divers contacts que Francis Bacon entretenait avec le monde Rosicrucien. Le fut-il lui-même ? Nous n’en aurons jamais la certitude, mais dans ses mémoires troublantes, Valentin Andreae désigne rapidement Bacon comme étant le véritable rédacteur des « Noces chymiques de Christian Rozenkreutz », son ludibrium. Il est vrai qu’Andreae n’avait que 15 ans quand ce texte fut écrit.
Bon nombre de philosophes, mathématiciens, expérimentateurs d’Europe s’inspirèrent des réflexions de Francis Bacon, c’est un véritable courant de pensée qui s’imposa alors, dont les membres de la Royal Society furent parmi ses innombrables rejetons.
Le temple de la science – la maison de Salomon comme modèle de la science et de la sagesse – fut abondamment repris dans la littérature du XVIIe et XVIIIe siècle, notamment dans les Constitutions de 1723.

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