Le vouvoiement en Loge

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Vous … ou …… Tu ?

Que dites-vous ?… C’est inutile ?… Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !
Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile !

Ce sont quasiment les dernières paroles de Cyrano , il ne lui reste qu’une poignée de secondes à vivre.
Pourquoi choisir cette citation ? D’abord parce qu’elle introduit une réflexion sur le vouvoiement , ensuite parce que d’expérience je sais qu’il est quasiment impossible de convaincre celui qui est muré dans ses certitudes . Elles sont pour lui des béquilles sur lesquelles il s’appuie, l’empêchant de comprendre qu’il pourrait marcher sans elles.

Il se dit beaucoup de chose à propos du vouvoiement en Loge, toutes moins étayées les unes que les autres.

La réponse peut être abrupte :
Oui , il faut employer le vouvoiement.

Pourquoi ?
Parce que c’est écrit comme ça dans les rituels … point final !

C’est vrai , c’est écrit comme ça, dans tous les rituels de tous les grades et de tous les rites.

Nous pourrions plus utilement nous demander pourquoi cette forme grammaticale a été choisie dès les origines de la maçonnerie.

Le premier vouvoiement répertorié en langue anglaise est adressé à un supérieur, supérieur par excellence – le Dirigeant ( empereur , roi etc.)
C’est à partir de la cour longuement francophone de Guillaume et de ses successeurs que , par politesse a dû s’infiltrer dans la langue anglaise le vouvoiement, et celui-ci se généralise peu à peu au fil des siècles et s’impose comme la seule forme possible au cours du XIXe siècle.

Parallèlement le tutoiement voit son emploi progressivement restreint sur le plan quantitatif, mais en contrepartie sa palette de sens s’enrichit. Il devient une forme marquée, susceptible d’exprimer des nuances diverses, émotionnelles aussi bien que sociales.
Si l’on s’attarde sur les contes de Canterbury qui datent de la fin du XIVe siècle, l’opposition tutoiement – vouvoiement n’est plus purement hiérarchique. On peut dire que, puisque le vouvoiement est une forme de politesse, en contre-partie un tutoiement de non-politesse est attendu dans toutes les circonstances où la politesse n’est pas admise.

Le tutoiement a souvent une dimension sociale. Le vouvoiement marque le respect. D’abord à l’égard d’un « supérieur » dans l’échelle sociale, et plus tard également entre égaux de rang élevé. En revanche, un rustre s’adressant à un autre rustre ou un personnage de rang élevé s’adressant à une personne de rang inférieur  utilisera le tutoiement, considérant que son interlocuteur, par son statut social, ne mérite pas les égards qu’impliquerait le vouvoiement.

Prenons les divers personnages des contes de Canterbury, à savoir l’hôtelier, le Chevalier, le clerc, l’homme de la loi, la bourgeoise, le frère, le marchand, l’écuyer, la prieure, le moine, le cuisinier, le médecin, le vendeur d’indulgence, le marin, le pèlerin, l’assistant du chanoine, l’intendant.
On s’aperçoit que :
– L’hôtelier vouvoie systématiquement le chevalier, le clerc, l’homme de loi, la bourgeoise, le frère, le marchand, l’écuyer qui eux-mêmes le vouvoient.
– L’hôtelier tutoie le moine, le cuisinier, le médecin, le vendeur d’indulgence, le marin, le pèlerin, l’assistant du chanoine, l’intendant.
– Le cuisinier, le marin lui rendent son tutoiement ; l’assistant du chanoine le vouvoie et le pèlerin fait de même.
– L’hôtelier hésite vis-à-vis des hommes d’église : le tutoiement et le vouvoiement sont aléatoires envers le moine, le curé, chapelain.
– Le Chevalier utilise le vouvoiement envers le moine et l’hôtelier, mais il tutoie le vendeur d’indulgence.
– La bourgeoise est vouvoyée par tous ceux qui lui parlent : l’hôtelier le frère et le vendeur d’indulgence. Elle tutoie et vouvoie alternativement l’hôtelier, le Frère et le vendeur d’indulgence – ce dernier au gré de son humeur.
La pratique est donc assez complexe et je vous renvoie à l’excellente étude de Stepanovich à ce sujet.

Se vouvoyait-on en 1717 ?
Difficile pour un français de se faire une opinion, les anglais se donnant indifféremment du « You » ou du …. « You ». Le « tu » et le « vous » n’étant pas différenciés dans le langage courant, encore que , dans le manuscrit d’Inigo Jones, nous trouvons plusieurs fois le terme « Thou » – l’équivalent de notre « Tu » :

« SOLOMON to HlRAM the King
KNOW, thou, that my Father having a will to Build a Temple to God, »

« HIRAM UNTO KING SOLOMON
THOU hast Cause to thank GOD; in thou he had delivered thy Father’s Kingdom into thy hands; TO thee I say, who art a Man, wife & fu1l of Vertue ; for which cause, since no news can come unto me more gracious, nor Office of Love more esteemed than this, I will accomplish all that thou requestest for after I have caused a great quantity of Ceadar & Cyprus wood to be cut down. »

En France , on se vouvoyait, c’était la règle et pas seulement chez les nobles ou les bourgeois ; c’était aussi la règle entre mari et femme, ainsi qu’en témoignent les minutes d’un procès en 1690 dans la Côte d’Or :
La femme de Louÿs Vachet dit à son mari : « voilà vostre frère qui est tué, allez le voir » (Alain Cessot).
Madame de Sévigné écrivant à sa fille, la vouvoie : « Vous me demandez, ma chère enfant, si j’aime toujours bien la vie. Je vous avoue que j’y trouve des chagrins cuisants ; mais je suis encore plus dégoûtée de la mort. »
Il serait très surprenant que les premiers maçons français de la rue des Bouchers ou de la boucherie (c’est selon) sous le titre de St Thomas au louis d’argent, se soient tutoyés, la mode verbale de l’époque étant le vouvoiement.
Si Montesquieu emploie le tutoiement dans les lettres persanes, c’est qu’il fait parler des étrangers et que, ipso facto l’encyclopédiste se place un peu au-dessus de ces barbares persans.
En revanche Voltaire , dans les voyages de Candide emploi le « vous », à deux ou trois exceptions près.

Je ne veux pas faire un cours de sémantique ni de lettres, mais on peut à juste titre considérer que le vouvoiement est la norme jusqu’à la révolution française.
Le décret sur le tutoiement obligatoire dans les administrations est publié le 8 novembre 1793 par la Convention. Adoptant le principe de supprimer toutes les distinctions hiérarchiques exprimées par la civilité, il impose l’usage du tutoiement entre tous les citoyens français, quels que soient leur métier, fonction ou position hiérarchique. La pratique disparaît sous la Convention thermidorienne.
Il n’y eut aucune obligation légale imposant le tutoiement hors administration.
Le 11 novembre 1793, le député Claude Basire demanda qu’une loi fixe le tutoiement ; son collègue Thuriot s’y opposa au nom de la liberté, et la Convention le suivit. Le Comité de Salut public avait cependant acclimaté cette pratique du tutoiement dans sa correspondance depuis la fin d’octobre, ce qui fut suivi pour des raisons faciles à imaginer – peut-être plus par peur que par raison.
Napoléon en 1796 écrit ainsi à Joséphine : « Je n’ai pas passé un jour sans t’aimer ; je n’ai pas passé une nuit sans te serrer dans mes bras ; je n’ai pas pris une tasse de thé sans maudire la gloire et l’ambition qui me tiennent éloigné de l’âme de ma vie. »
Mais en 1806 , quand il écrit à Berthier , le « vous » est revenu :
« Mon cousin, j’imagine que vous avez fait arrêter les libraires d’Augsbourg et de Nuremberg. Mon intention est qu’ils soient traduits devant une commission militaire et fusillés dans les vingt-quatre heures.»

Cependant Lamartine emploie indifféremment le vouvoiement dans ses « lettres intimes »  et ce jusque dans la même phrase : « Demande à ta mère si elle veut s’établir pour six mois à Paris et six mois à la campagne ; tels que nous sommes, nous le pourrions si cela vous plaît plus que Mâcon ; je consens à tout. Je puis mettre pour ma part 450 louis, et 500 suffiraient pour être très bien ainsi ».
Victor Hugo, lui, vouvoie tout le monde à l’exception de ses enfants et de quelques intimes.
Balzac est un « vouvoyeur » à de très rares exception près.
Zola vouvoie les membres de la famille Laborde, qui pourtant sont cousins  de sa femme .

On pourrait multiplier les exemples mais ce serait inutile, car en fait, on se rend compte que le « tu » et le « vous » se succèdent suivant les coutumes verbales du moment.

En Franc-Maçonnerie, d’après les documents que nous possédons, le « Vous » est la règle.
The Grand Mystery of Freemasons (1724)

Have you the key of the Lodge,
Yes, I have.
What is its virtue?
To open and shut and shut and open.
Where do you keep it?
In an ivory box, between my tongue and my teeth, or within my heart, where all my secrets are kept.
The Mystery of Freemasonry (1730):
Is there a key for your lodge?
Yes, there is.
Where is it kept?
In an ivory box, between my tongue and my teeth or under the lap of my liver, where the secrets of my heart are.

Masonry Dissected (1730)

Have youany key to those secrets?
Yes.
Where do youkeep it?

Comme je l’ai écrit plus haut, le « thou » n’est plus employé dès les premiers textes « modernes » du début du XVIIIème siècle.
Que le « You » soit employé dans les textes anciens ne prouve pas grand-chose, si ce n’est que le thou était tombé en  désuétude dès la fin du XVIIème siècle.

De la même façon, dans le langage courant, il est amusant de remarquer qu’il a réapparu  récemment au XXème siècle, dans la « Guerre des étoiles. » Dans « L’Empire contre-attaque », Dark Vador demande à l’Empereur :

« What is thy bidding, my master ? »
Quelles sont tes instructions, mon Maître ? »

En conclusion , pouvons-nous avoir une certitude incontestable ?    Non.
Les habitudes de langage sont liées aux circonstances des époques et probablement aux traditions des différents groupes humains (Société, Etats, Religion). Dans tous ces changements que j’ai très brièvement évoqués , les textes maçonniques, eux, sont  restés invariablement  écrits avec le vouvoiement.

Il semble normal que, nous autres les tenants d’une tradition, appliquions strictement le vouvoiement.
Dans des temps  pas si anciens que cela, on expliquait à l’enfant que j’étais, qu’il fallait vouvoyer les personnes plus âgées que moi, et cela me paraissait normal.
N’oublions pas qu’un Franc-maçon est une personne âgée, ou plutôt une personne qui a un âge, entre 3 ans et « sept ans et plus » …  voire beaucoup plus, selon les grades et les rites. Avec tous ces « âges » le vouvoiement s’impose, par respect de l’autre.
La période est au déploiement de la mixité dans les Obédiences dites « progressistes » ; il ne semble pas qu’il n’y aient de règles bien précises, et surtout appliquées dans toutes les Loges de ces Obédience de la même façon. Pour ma part il me semble totalement impossible de tutoyer une Sœur au cours d’une tenue ; mais, comme le chantait Reggiani, il suffirait de quelques années de moins pour que cela ne me paraisse pas si impossible.

Si j’avais une opinion à faire valoir, je me prononcerais en faveur du maintien de la tradition française du vouvoiement en Loge.
Cependant , on peut juger tout aussi respectable , et donc partant de là, non-condamnables tous les Sœurs et les Frères qui dans leurs travaux en Loge préfèrent employer le « tu » qui à leurs yeux est plus conforme avec la vie « réelle ».
Il y aurait bien une solution de compromis qui consisterait à seulement vouvoyer les officiers de Loge, par respect de leur fonction.

Pour finir, je citerai l’un des responsables d’une Société compagnonnique du Devoir :

« Pour qu’un apprentissage se passe bien, il faut donc un cadre, que les jeunes n’ont pas toujours avant d’entrer dans le monde du travail.
Vouvoiement, respect de la personne et des horaires, les règles s’appliquent dans les deux sens. Pour que chacun tire le meilleur de l’apprentissage ».

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