La Houppe dentelée : décor ou symbole ? 

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On donne le nom de « Houppe dentelée » à la corde à noeuds  qui entoure le tableau d’Apprenti et le tableau de Compagnon. Le Boucher dit : « cette expression paraît impropre mais elle est néanmoins consacrée par I’usage ». La question que je me pose est de savoir si l’on reste sur cette explication consacrée, mais ridicule. L’association des deux mots « houppe » et « dentelée » semble surprenante. D’ailleurs depuis qu’un F:. a soulevé le sujet, je ne comprend pas comment j’ai pu être aussi aveugle et ne pas remarquer ce fait. 

Si l’on envisage le symbole sous un angle purement historique, d’où vient-il ? Que tente-t-il d’exprimer ?
Pour commencer, la houppe ou « houppe au XVIIIe siècle » est l’extrémité de la cordelière et non la cordelière dans sa totalité. Pourquoi a-t-on pris la partie pour le tout ? 

La houppe, élément de passementerie, était au XVIIIe siècle une spécialité de la France qui avait le quasi monopole de sa production en Europe et même au delà. Petite parenthèse, il fallait sept années d’apprentissage pour devenir Passementier. Ces houppes étaient utilisées en décoration d’intérieur, mais également comme accessoire vestimentaire, comme fermeture des mantes ou manteaux de l’époque. Même actuellement, une houppe fait-main, en soie, peut valoir une somme importante. En Belgique, une houppe est qualifiée de « floche », telle celle qui ornait les bérets de police des soldats d’avant la guerre de 194O, à la façon d’un chasse- mouche. Chaque régiment avait sa couleur, semble-t-il.
En Maçonnerie, cette cordelière délimite les faces Nord, Est et Sud des tableaux de loge français, car les Anglais ignorent cette cordelière qui se répandra dans les tableaux de toute I’Europe au départ de la France.
Une houppe est une touffe de brins de laine, de soie, de duvet ; définition plus élégante encore due au petit Larousse, c’est « un petit bout de ruban effiloché qui s’échappait du ferret de I’aiguillette ».

Mais pourquoi qualifie-t-on, en maçonnerie, cette houppe de « dentelée » ?
Retournons cette fois au petit Robert qui nous dira : « dentelé = tissu très ajouré, orné de dessins, et qui représente généralement un bord dentelé ». Ce n’est donc pas la bonne piste, car ceci ne nous éclaire en aucune façon. Que viendraient donc faire ces décoratives et frivoles dentelles sur un très sérieux tableau de loge, même pour accompagner une houppe ?
Cherchons plus loin.
« Dentelé : qui présente des pointes et des creux. Voir indentation. Feuille dentelée ou dentée ». Que viendraient faire sur nos tableaux, dont on sait qu’ils représentent le Temple de Salomon, d’une part une bien inconcevable dentelle, et d’autre part une houppe avec des pointes et des creux ? En français, cela n’a aucun sens précis. 

Alors, où se situe la première apparition de l’expression « houppe dentelée » et quel pouvait être son sens à I’origine ?
A ma connaissance, c’est très probablement le fameux Louis Travenol (dit aussi Léonard Gabanon) qui, en 1744, publia pour la première fois en France une représentation de tableau de loge, dans une divulgation intitulée : « Le Catéchisme des Francs-Maçons ». Trois autres divulgations l’avaient précédée : « La Réception d’un Frey Maçon » en 1737, « La Réception Mystérieuse » en 1738 et « Le Secret des Francs-Maçons » en 1742. Nous reproduisons ici le premier tableau de loge au grade d’Apprenti-Compagnon probablement jamais révélé au grand public français. 

Comme toujours, pour percer les mystères des sources françaises de la Franc- Maçonnerie, retournons aux premières pratiques maçonniques anglaises qui se répandirent à Paris, afin d’y trouver éventuellement une version intacte d’une pratique mal comprise ou mal traduite chez nous. Et c’est bien le cas ici !
En 1742, l’abbé Pérau publie « Le Secret des Francs-Maçons ». Il se base sur le texte anglais d’une divulgation célèbre et importante : « Masonry Dissected »,  publiée en Angleterre en 1730 par Samuel Prichard. Mais les connaissances linguistiques du bon abbé sont assez limitées, et ses traductions approximatives. Par exemple, sous sa plume :
Mosaïck Pavement devient Palais mosaïque,
Blazing star devient Dais constellé d’étoiles,
Indented Tarsel devient Houppe dentelée.
Tarsel n’existe pas dans les dictionnaires contemporains. L’erreur de Pérau provient peut-être d’une mauvaise lecture et d’une confusion qu’il aurait commise avec Tassel , qui signifie gland, et donc avec tasselled, orné de glands.
Dans le lexique de Magali Rouquier « Vocabulaire d’ancien français » qui présente environ deux mille huit cents termes de l’ancien français pour une période qui va du Xe jusqu’au milieu du XIVe siècle, tarsel n’existe pas, et tassel est traduit par : 1. frange, 2. Agrafe de manteau.
Que dit le texte original de Prichard en 1730, qu’il n’est pas nécessaire de traduire, tant il est accessible :
Q Have you any furniture in your lodge ?
R Yes.
Q What is it ?
R Mosaïck pavement, Blazing Star and Indented Tarsel.
Q What are they ?
R Mosaïck pavenent, the ground Floor of the Lodge ; Blazing Star, the Center ; Indented Tarsel, the Border round about it.
Donc, le pavement mosaïque constitue le sol de la loge ; l’Etoile flamboyante en est le centre ; le Tarsel « denté » en est la bordure « tout autour ».
D’ailleurs lorsque en 1730 Prichard, dans la « Maçonnerie disséquée », dévoile le mobilier de loge et qu’il parle de « I’Indented Tarsel », il le décrit comme le cycle de la frontière autour de la loge. Nous revenons toujours au problème de traduction et d’interprétation. L’explication de Prichard « l’Indented Tarsel » est un retrait ou frontière, c’est à dire un jagged edge ou bordure dentelée. Ce qui révèle l’importance d’une frontière. 

Il y avait ceux qui s’imaginaient que ces dents de scie devaient être étendues sur le sol, le long du périmètre de la pièce carrelée en pavé mosaïque. D’autres ont estimé que les dents de scie devaient encercler la loge, pas le long du périmètre du plancher, mais sur le pourtour des murs de la loge, au bord du plafond. Enfin d’autres ont trouvé que les dents de scie devaient être placées comme un cadre autour du tableau de loge.
De ces trois interprétations nous avons des exemples et des traces non seulement dans l’iconographie de l’époque mais aussi dans l’ameublement actuel de certaines loges. 

Ce décor est appelé greek ou grec car il est composé d’une ligne continue, divisée en plusieurs segments, parallèles et perpendiculaires les uns aux autres. Fondamentalement, il était en dent de scie et entourait tout le sommet de la loge sur le bord du plafond.
La bordure des tableaux de loge anglais comporte presque toujours une frise composée de triangles blancs et noirs alternés, ou de carrés blancs et noirs coupés en diagonale, disposés comme des dents, c’est-à-dire « indented ». Les tableaux de loge français de la même époque qui ont repris cet usage anglais sont extrêmement rares.
L’usage français au premier grade veut donc, depuis Pérau probablement, que ce que I’on appelle improprement « la houppe dentelée » représente une corde, pourvue de plusieurs noeuds plats, et terminée par deux houppes, soit deux glands effilochés. De nombreuses divulgations ultérieures, de nombreuses gravures et de nombreux rituels reprendront la même expression qui, en dépit de son illogisme et de sa totale incorrection, va constituer au fil du temps un usage établi, aussitôt baptisé « tradition ». 

Pourquoi donc les premiers Maçons français en sont-ils venus à remplacer la « bordure dentée » des tableaux anglais par une corde baptisée « houppe dentelée » de la plus bizarre des façons qui soient ?
En France, dès 1744, la « houppe dentelée » constitue un ornement surajouté aux tableaux de loge, si on les compare aux tableaux anglais contemporains. Ces derniers ignorent la houppe de nos jours, comme ils l’ont du reste toujours ignoré. C’est là incontestablement l’un des éléments originaux et constitutifs du « style » français, de « I’esprit » ou de la « spécificité » française. 

Une explication apparaît toutefois avec le célèbre Louis Travenol, alias Léonard Gabanon, qui, dans la seconde de ses divulgations publiée en 1747 : « La désolation des Entrepreneurs Modernes du Temple de Jérusalem », décrit enfin la « houppe » comme  « une espèce de Cordon de Veuve qui entoure le haut du Dessein ». Il est étonnant que Travenol soit le seul auteur français de cette époque qui ait envisagé cette explication à caractère héraldique.
Cet ornement, qui apparaît très tôt sur nombre de pierres tombales, mais qui accompagne aussi certaines armoiries civiles ou ecclésiastiques, va nous inciter à faire une incursion dans un domaine truffé de la symbolique la plus riche qui soit : I’Art héraldique. Et cette incursion va nous donner, avec beaucoup de simplicité, la clef de ce petit problème.
Dans son remarquable dictionnaire héraldique paru en 1974, Georges de Crayencour décrit deux types de blasons qui vont nous éclairer. Le premier est celui des veuves ; il nous dit ceci : « Les Veuves portent deux écus : celui aux armes de leur mari et le leur ; tous deux accolés et entourés, à partir du XVIe siècle, d’une cordelière à entrelacs ou d’un cordon de soie tressé d’argent et de sable…La cordelière en filet à noeuds est une sorte de lacs d’amour… il se distingue par la présence de trois noeuds serrés, mis en chef, et les deux autres en flanc… ». Voici donc une première explication, tirée de l’art héraldique.
Il en existe une seconde, provenant de la même source, mais plus surprenante, car elle se réfère, non plus de l’art héraldique propre aux veuves, mais bien à celui qui se rapporte aux ecclésiastiques. Elle s’observe de nos jours encore aux frontons de nombreuses abbayes et de palais épiscopaux, sur les pierres tombales, innombrables dans les inégalables églises baroques des îles de Malte et de Gozo, où on les contemple dans leurs compositions de marbres multicolores, et en bien d’autres lieux encore.

On peut remarquer que la cordelette qui entoure le blason de la veuve est fermée, comme la bordure dentelée ; alors que les cordelettes qui entourent les écus ecclésiastiques sont ouverts comme la corde à noeuds. 

De nos jours, la majorité des tableaux de loge de l’Europe continentale, dérivés de la Maçonnerie française, portent en leur chef une harmonieuse « houppe dentelée ». Cet ornement est-il simplement esthétique ? Possède-t-il une autre signification, qui se serait perdue ? Résulte-t-il d’une simple erreur de traduction, bien bizarre, malgré la fréquence de ces dernières lors des premiers pas de la maçonnerie d’esprit français ?
Cette ravissante houppe provient-elle de la simple fantaisie d’un artiste maçon, qui a voulu « faire joli » ? Mais ce serait alors un cas unique dans l’iconographie maçonnique, qui fait allusion, de façon générale, à quelque sens caché décryptable par un petit nombre…
On peut y voir bien autre chose qu’un simple ornement héraldique. Car il serait, dans cette dernière hypothèse, le seul élément à n’avoir qu’une fonction esthétique, ce qui constituerait un cas sans pareil parmi les éléments constitutifs du tableau de loge.  Le choix délibéré de ce cordon rappelle au Maçon que le tableau de la loge synthétise, tel un blason, I’ensemble des éléments symboliques concernant le grade pratiqué.
Toutefois, un élément majeur relatif au grade de Maître est déjà présent dès le tableau du grade d’Apprenti. En effet, pareille anticipation est parfois le cas d’un grade initiatique à un autre, où ce qui ne sera pas décrit dans tel grade se trouve déjà en germe dans tel autre grade qui le précède. Par exemple, au XVIIIe siècle, le tableau de loge du Rite Français au grade d’Apprenti comporte déjà une étoile flamboyante, mais non explicitée, et également la planche à tracer. 

 Les Maçons des 19e, 20e et 21e siècles sont de moins en moins des familiers et des connaisseurs de l’art héraldique, sauf peut-être en Allemagne, en Espagne, en Autriche et en Suisse, où cet art est resté très vivace et populaire. 

Pour conclure, je m’ appuierai sur le rituel de René Guilly de l970 qui différencie bien les deux symboles : 

Q Avez-vous des ornements dans votre loge.
R Oui très Vénérable.
Q En quel nombre ?
R Au nombre de trois, à savoir le pavé mosaïque, l’étoile flamboyante et la bordure dentelée.
Q Quel est leur emplacement ?
R Le pavé mosaïque couvre le sol de la loge et le parvis du temple, l’étoile flamboyante  d’où part la vraie lumière est au centre, et la bordure dentelée noire et blanche délimite le tracé de la loge.
Q Q’ajoute-t-on également tout autour de la loge à la bordure dentelée ?
R Une cordelière à houppes présentant des lacs d’amour en nombre symbolique. 

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