Hiram, et après ! …

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S’il nous reste un peu de cartésianisme, peut-être serait-il bon de l’appliquer à la franc -maçonnerie. Si le thème de cette « causerie » est Hiram et après, il est bon, en toute logique, de commencer par : « Hiram et avant », ceci pour remettre les bœufs avant la charrue.
Pour remettre tout dans l’ordre, on va explorer comment se forge un mythe et aussi comment on arrive à assembler tous les éléments pour en faire un rite.

D’abord, première question : d’où sort Hiram ?
On nous a dit que c’est un personnage biblique. Mais c’est principalement du roi Hiram de Tyr dont il est questions dans la Bible.
Samuel 5.11
Hiram, roi de Tyr, envoya des messagers à David, et du bois de cèdre, et des charpentiers et des tailleurs de pierres, qui bâtirent une maison pour David.
Chroniques 14.1
Hiram, roi de Tyr, envoya des messagers à David, et du bois de cèdre, et des tailleurs de pierres et des charpentiers, pour lui bâtir une maison.
Rois 5.14
Il les envoya au Liban, dix mille par mois alternativement ; ils étaient un mois au Liban, et deux mois chez eux. Adoniram était préposé sur les hommes de corvée.
Rois 5.18
Les ouvriers de Salomon, ceux de Hiram, et les Guibliens, les taillèrent, et ils préparèrent les bois et les pierres pour bâtir la maison.
Josué 13 7
Le pays des Guibliens, et tout le Liban vers le soleil levant, depuis Baal-Gad au pied de la montagne d’Hermon jusqu’à l’entrée de Hamath ;

Ce qui ne présente strictement aucun intérêt, car on n’en parlera plus jamais dans la bible, mais ce terme réapparait en maçonnerie sous l’appellation de Gibelin dans le grade de Maître au Rite Français Traditionnel et que l’on peut traduire par « parfait maçon ».

Jusqu’à maintenant, dans la bible on ne parle que du roi de Tyr, qui était déjà ami avec David, le père de Salomon.
Mais au livre des Rois 7.13, 7.14 … et suivants,
« Le roi Salomon fit venir de Tyr Hiram, fils d’une veuve de la tribu de Nephtali, et d’un père Tyrien, qui travaillait sur l’airain. Hiram était rempli de sagesse, d’intelligence et de savoir pour faire toutes sortes d’ouvrages d’airain. Il arriva auprès du roi Salomon, et il exécuta tous ses ouvrages ».
En lisant les versets qui suivent, on a la description des ouvrages construits par Hiram, ; ce sont tous des objets de bronze.
Car Hiram est symboliquement le descendant de Tubal-Caïn, lui-même fils de Caïn ; Tubal-Caïn est l’ancêtre de tous les forgerons en cuivre et en fer, ce qui donne une certaine cohérence au rite français puisque Tubalcaïn est le mot de passe des apprentis.

Hiram n’a pas un poste clé dans la Bible, alors comment se fait-il qu’il se soit retrouvé en si bonne posture dans la légende maçonnique ?
La responsabilité en incombe à Anderson, encore que Hiram ne fasse qu’un passage éclair dans les constitutions de 1723 :
« Mais principalement, le roi Hiram de Tyr envoya son homonyme HIRAM ou Huram, le Maçon le plus accompli sur Terre ». 

Il faut attendre le manuscrit Graham de 1726 pour que le personnage d’Hiram prenne de l’épaisseur et connaisse enfin un destin remarquable. C’est le premier texte qui décrit le contenu de la « maîtrise », grade que l’on avait vu apparaitre deux ou trois ans auparavant en Angleterre. 

Comment le personnage d’Hiram s’est-il forgé ?
Grace à trois récits joints au manuscrit et qui racontent trois légendes, avec une particularité : la maçonnerie avait déjà commencé, bien avant la construction du temple, avec Noé et aussi d’une certaine façon Enoch (arrière-grand-père de Noé) qui est averti, longtemps en avance, d’un châtiment de la terre à venir.
Noé est celui qui a reçu la nouvelle alliance, la précédente avec Adam et Eve n’ayant pas trop bien marché.
Donc, nous avons le début d’une légende, tirée d’un récit biblique, qui fait mention de neuf caves secrètes construites par Enoch qui avait été averti du déluge. Ces caves se trouveraient dans des salles secrètes découvertes à proximité du sphinx en Égypte. Dans la plus basse se trouverait une tablette triangulaire en or portant le nom de Dieu. 
Enoch patriarche vertueux de la Bible resté fidèle à Dieu est sauvé avant le déluge, puisqu’il est un des rares à être emporté dans les cieux.  
Lors du déluge, les caves furent scellées et soutenues par deux colonnes indestructibles (appelées les colonnes d’Enoch ou antédiluviennes). Enoch inscrivit sur la première (en brique) les sept sciences de l’humanité, lesquelles constitueront les archives de la maçonnerie (les colonnes étant le symbole des loges de la franc maçonnerie). Sur la deuxième colonne (en marbre) il inscrivit qu’un trésor se trouvait tout proche. 

Le premier récit 
« Sem, Cham et Japhet eurent à se rendre sur la tombe de leur père Noé pour essayer d’y découvrir quelque chose à son sujet qui les guiderait vers le puissant secret que détenait ce fameux prédicateur. Ces trois hommes étaient déjà convenus que s’ils ne découvraient pas le véritable secret lui-même, la première chose qu’ils découvriraient leur tiendrait lieu de secret.
Ils parvinrent à la tombe et ne trouvèrent rien, sauf le cadavre presque entièrement corrompu. Ils saisirent un doigt qui se détacha, et ainsi de jointure en jointure, jusqu’au poignet et au coude. Alors, ils relevèrent le corps et le soutinrent en se plaçant avec lui pied contrepied, genou contre genou, poitrine contre poitrine, joue contre joue et mains dans le dos.
Ils reposèrent ensuite le cadavre, ne sachant qu’en faire. L’un d’eux dit alors : « Il y a de la moëlle dans cet os » [Marrow in This Bone] ; le second dit : « Mais c’est un os sec » ; et le troisième dit : « il pue ». (commentaire 1)
Ils s’accordèrent alors pour donner à cela un nom qui est encore connu de la Franc-Maçonnerie de nos jours. »

—> Nous trouvons donc dans cette première légende trois personnages en quête d’un secret, la première apparition d’un mot substitué, et les cinq points parfaits.
La référence à Enoch ne sert pas au 3ème grade, mais son histoire sera reprise sous une forme parallèle dans d’autres grades. 

Le deuxième récit
Il introduit un personnage qui est également fondateur : Betsaléel, architecte du roi Albouin qui fut enterré dans la vallée de Josaphat, avec cette épitaphe : « Ci-gît le cœur qui sut garder tous les secrets, la langue qui ne les a jamais révélés ». » Le Tabernacle, préfiguration du Temple de Salomon, eut Betsaléel pour Maître d’œuvre, Ex. 31, 1-11.

—> Dans cette légende il y a la construction d’un édifice religieux, la mention de la vallée de Josaphat et la notion de secret inviolable.

Le troisième récit
Il voit apparaitre Hiram.

Nous lisons au Premier Livre des Rois, chapitre 7, verset 13, que Salomon envoya chercher Hiram à Tyr. C’était le fils d’une veuve de la tribu de Nephtali et son père était un Tyrien qui travaillait le bronze.
Apparait une histoire de salaire et d’ouvriers mécontents ; mais Hiram ne joue aucun rôle, c’est Salomon qui règle le problème
Il y aurait donc eu querelle entre les manœuvres et les maçons au sujet des salaires. Et pour apaiser tout le monde et obtenir un accord, le sage roi aurait dit : « que chacun de vous soit satisfait, car vous serez tous rétribués de la même manière ». Mais il donna aux maçons un signe que les manœuvres ne connaissaient pas. Et celui qui pouvait faire ce signe à l’endroit où étaient remis les salaires, était payé comme les maçons ; les manœuvres ne le connaissant pas, étaient payés comme auparavant.
Les travaux se poursuivent et le Temple se termine sans autre incident.

—> Le corpus de la maîtrise est déjà presque en place ; quoique éclaté en de nombreuses légendes, le rituel de maître décrit par Graham ajoute sa mort par trois mauvais compagnons.

Mais qui sont ces compagnons ? Jubelas, Jubelos et Jubélum, ainsi qu’on les nommait à l’époque, et dont les noms se transformèrent avec le temps et pour une raison inconnue en Abibalc, Sterkin et Osterfutz ?
Ce sont sûrement des idiots, pourquoi ? Dans le chantier il y a des milliers de maîtres déjà en possession du mot ; la disparition d’un maître serait passée complètement inaperçue. Pourquoi s’en prendre à l’ami du roi, pourquoi tuer Hiram ? C’était prendre de bien grands risques…
Et pourquoi préméditer le crime, car Hiram devait mourir – qu’il ait donné le secret ou non.
Les outils des compagnons étaient enfermés tous les soirs près des colonnes. Il y a eu préméditation car les mauvais compagnons ont gardé leurs outils. Cet aspect prémédité a permis à Gerard de Nerval d’envisager une hypothèse moins symbolique : Hiram serait devenu l’amant de la reine de Saba, et par dépit amoureux Salomon fait assassiner Hiram par trois sbires déguisés en ouvrier du Temple, et se dépêche ensuite de les faire éliminer – c’est moins maçonnique, mais c’est plus romanesque !
Revenons au rituel, quels sont les outils qui servent au crime ?
– La règle symbole de droiture et de mesure, c’est la Beauté,
– Le levier symbole de la force par sa capacité à soulever des poids énormes ,
– Le maillet symbole de la Sagesse agissante.

Que penser de ces trois grades de la maçonnerie bleue qui commence par la mort d’un profane et se termine par la mort d’un initié ? (commentaire 2)
Ce sont les outils que nous avons reçus qui sont les outils du meurtre, ce sont nos colonnes qui sont symboliquement renversées (elles sont écartées au cours du rituel d’élévation à la maitrise).
Cela préfigure la suite du parcours maçonnique : le temple est bâti, détruit, reconstruit et ainsi de suite éternellement. Le temple de Salomon est comme notre temple intérieur. Il est toujours en construction, comme nous même.
Et si nous tombons, à l’image d’Hiram, qui nous relèvera ?
Le monde d’aujourd’hui est ainsi fait que l’on donne plus facilement un coup de pied à celui qui est à terre qu’un coup de main. On nous dit souvent, en guise de leçon de morale, que nous devons répandre à l’extérieur les lumières entrevues dans la loge.
N’est-ce pas là le premier devoir d’un Maçon : tendre la main aux SS:. et FF:. qui sont tombés, et ce bien avant les grandes idées et les grands mots d’aujourd’hui qui ronflent bien mais qui sont vides de sens et que l’on nomme pompeusement : questions à l’étude des loges…
Nous voudrions tous être Voltaire, Rousseau, mère Thérèsa ou l’abbé Pierre, mais soyons simplement nous-mêmes et regardons ceux qui vivent au plus près de nous.
N’est-ce pas là le sens profond du relevage par les cinq points parfaits ?
De nos jours nous vivons dans l’envie et l’individualisme ; tout le monde veut être calife à la place du calife. C’est peut-être la nature humaine, mais si Dieu nous a fait à son image, il n’y a pas de quoi pavoiser.

Mais revenons au Rite Français qui commence et se termine comme tous les rites de loge bleue. A chaque grade il donne des indices sur le grade suivant. l’Etoile est présente sur le tableau de loge du 1er grade, la règle et le levier sur celui du 2ème ; sur ce tableau il y a aussi une truelle que nous retrouverons  un jour, si nous sommes patients.

Souvent on demande, lors du passage de compagnon, au Rite Français Traditionnel, pourquoi le premier voyage se fait-il à l’envers en commençant par le midi ? La réponse classique c’est que le compagnon est en voie d’émancipation, qu’il fait, comme un enfant, ce que jusqu’alors il n’aurait pas osé – et d’ailleurs en plus n’enjambe-t-il pas le tableau de loge, Ô sacrilège.
Remarquez mes TCSS:. et FF:. il porte sur son épaule ses premiers outils d’apprenti, le maillet et le ciseau ; peut-il déjà savoir que le maillet sera aussi son dernier outil, celui du meurtre.
Et ce rebelle glissant au-dessus du tableau de loge ne préfigure-t-il pas celui dont les pas enjambent le cadavre lors de la cérémonie d’élévation, dans une symbolique un peu prémonitoire ?

On parle beaucoup de la mort d’Hiram, certes c’est triste, mais quelque chose d’autre préoccupe les Francs-Maçons : a-t-il parlé et donné le mot ?
Pourrais-je m’écrier en parodiant Malraux : « entre ici, Maître Hiram, avec ton terrible cortège. Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi — et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé. »
Ne voyez dans cette imitation aucun manque de respect ni pou Malraux, ni pour Jean Moulin, mais parfois l’histoire a des redondances surprenantes.

S’il a parlé, il faut changer le mot et l’on prendra le premier mot dit au moment de la découverte du corps : M-B. Et s’il ne l’a pas donné, il faut changer quand même car on ne sera jamais sûr sans cela que seuls ceux qui y ont droit toucheront le salaire des maitres.
Mais c’est quoi ce fameux salaire ? Des écus, de l’or, des médailles, un collier de conseiller de l’ordre ? De mon point de vue, le salaire est la capacité de se connaitre soi-même, et partant de là, de connaitre les secrets des Dieux et de l’univers, selon la formule consacrée et emprunté par Socrate au fronton du Temple de Delphes.
En aparté je pourrais faire remarquer que ce « connais-toi, toi-même » existait jadis dans le rituel du Rite, avec une épreuve du miroir, telle qu’on peut la découvrir dans les rituels du Directoire écossais de Strasbourg, honteusement plagié par Willermoz qui s’est d’ailleurs trompé en recopiant le rituel – il a mis le miroir à l’occident, là où le soleil se couche, alors que dans le rituel d’origine il est au midi dans la pleine lumière nécessaire pour bien se voir.
Le « miroir » n’a pas le même sens qu’au REAA où il est présenté lors de l’initiation, peut-être un peu prématurément.

Alors Hiram et après ?
Au troisième grade l’initié se trouve un peu au milieu du gué, il n’est plus profane, mais de toute évidence il n’est pas initié totalement. Les pas en avant qu’il a accompli depuis son entrée en maçonnerie ne l’on pas conduit vers la vérité mais vers le crime, drôle de paradoxe.

Et même s’il renait, et même si on lui donne un nouveau mot, il ne connait pas le vrai mot. C’est un peu comme quand on roule avec une roue-galette, ce n’est pas mal, mais ce n’est pas satisfaisant, ça dépanne, un peu comme le mot substitué ?

Et puis il se pose une autre question qui découle de cet état de fait : le Temple n’est pas fini, tout comme à la fin du 3ème grade le maitre n’est pas fini. Lorsque dans la vie de tous les jours nous rendons des jugements et proférons des avis, sommes-nous sûrs qu’ils ne soient pas entachés par l’ignorance, l’intolérance et le fanatisme ?
Chaque fois que nous nous égarons dans ces travers, nous tuons encore et encore Hiram.
Peut -être que l’homme n’est pas assez fort tout seul pour se corriger, il a besoin des autres, et c’est un peu le but de la maçonnerie. Mais peut-être a-t-il besoin d’une aide transcendante ; mais pour cela, quand il aura encore progressé, il lui faudra retrouver la parole perdue, et la cacher dans un lieu secret et sacré, une fois qu’il en aura bien compris le sens. Celui-ci ne serait-il pas une des ces cavernes secrètes de la légende énochienne, du côté de ce Sphynx qui nous fait tant rêver.
Le Temple en sera-t-il bâti pour autant ? La divinité sera-t-elle contente ? Il faudrait vivre dans un lieu bien désertique pour ne pas savoir qu’il ne reste plus de Temple à Jérusalem, que chaque fois qu’on l’a construit il a été démoli. Peut-être que le GADLU ne veut-il pas être honoré dans une maison de pierre, mais seulement dans une maison de chair et d’os, qui serait en quelque sorte le pendant positif de l’élévation : « la chair ne quitte plus les os, au contraire elle y adhère pour reconstituer un corps de lumière après la nuit du linceul.

Vous sentez bien maintenant qu’arrivé au grade de maitre c’est bien, mais le chemin n’est pas fini :
« Au clair de la lune, mon ami Pierrot » 
Cette comptine est mignonne et musicalement elle tient la route, mais elle est un peu limitée : trois notes do, ré, mi. Si cela vous suffit, c’est très bien, mais avouez quand même que ce serait bien mieux avec les 7 notes de la gamme. Ne craignez donc pas d’ajouter les 4 Ordres aux trois premiers grades, vous aurez ainsi la possibilité d’écrire toutes les musiques du monde.

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(1) – Comment ne pas penser à Pierre Dac et à son journal humoristique :« L’Os à Moelle ».
Pierre Dac était fils de boucher, donc « l’os à moelle » lui était connu, mais il était aussi membre de la GLDF depuis 1926, dans la Loge : « Les Inséparables d’OSIRIS ». Il ne pouvait pas ne pas connaître cette version de la maçonnerie noachite.
A tout hasard il est bon de rappeler que le REAA pratiqué par la GLDF comporte un degré qui se nomme : « parfait Noachite ou Chevalier Prussien, et dans lequel on retrouve Sem, Cham et Japhet.

(2) – Vous trouverez ci-dessous une autre version de la maîtrise :
La Légende d’Hiram (1810)
GUIDE DES MACONS ECOSSAIS Publié dans #fondements historiques de la FM (Hauts grades over blog.com)

David, roi d’Israël, ayant formé le projet d’élever un temple à l’Éternel, amassa, pour cet effet, d’immenses trésors….. Mais ce roi ayant quitté les sentiers de la vertu, et s’étant rendu indigne de la protection du grand Architecte, la gloire d’élever un temple au maître de l’Univers, fut donné à son fils Salomon.
Avant de commencer ce grand édifice, Salomon en fit part au roi de Tyr, son voisin, son ami et son allié, qui lui envoya Hiram, architecte célèbre. Salomon ayant reconnu les vertus et les grands talents d’Hiram, le distingua bientôt par les postes les plus éminents, et lui confia la direction des ouvriers et le soin de dresser les plans.
Les travaux étaient immenses, et le nombre des ouvriers nécessaires leur étant proportionné, il avait fallu les distribuer en plusieurs classes, et leur affecter un salaire proportionné à leurs talents. Ces classes furent divisées en apprentis, en compagnons et en maîtres. Chacun de ces grades avait des signes et des mots pour se faire reconnaître, et recevoir le salaire de leur ouvrage et de leur peine.
Les app.·. s’assemblaient à la colonne B ; les compagnons à la colonne J, et les maîtres dans la chambre du milieu.

Quinze compagnons voyant le temps presque fini, et qu’ils n’avaient pu obtenir les mots de maîtres, parce que leur temps n’était pas encore expiré, convinrent de les obtenir par force du R.·. Hiram, à la première occasion, afin de passer pour maîtres dans d’autres pays, et en recevoir la paie.
Douze de ces compagnons se rétractèrent, les trois autres, nommés Jubelas, Jubelos et Jubelum, s’obstinèrent dans leur dessein. Ces trois compagnons sachant qu’Hiram allait tous les jours à midi faire sa prière dans le temple, pendant que les ouvriers se reposaient, furent se placer à chacune des portes.
Jubelas, à la porte du sud.
Jubelos, à celle de l’ouest.
Jubelum, à celle de l’est.

Là, attendant le moment où Hiram se présenterait pour sortir. Hiram dirigea d’abord ses pas vers la porte du sud, où Jubelas lui demanda le mot de maître ; à quoi il répondit qu’il ne devait pas le recevoir de cette manière, qu’il fallait attendre avec patience que son temps fût fini ; qu’au surplus il ne pouvait le donner seul, qu’il devait être accompagné des rois d’Israël et de Tyr, aux termes de son serment, de ne le donner qu’avec eux assemblé. Jubelas, peu satisfait de cette réponse, lui donna un coup de règle de 24 pouces, au travers de la gorge.
Le très-respectable maître Hiram s’enfuit à la porte de l’ouest, où il trouva Jubelos qui lui fit la même demande, et sur son refus, ce deuxième lui porta un coup violent avec une équerre dont il était armé.
Hiram, ébranlé du coup, rappela ses forces, et se sauva à la porte de l’est : mais il y trouva Jubelum, qui lui fit la même demande que les deux autres, et qui, sur son refus, lui asséna un si terrible coup de maillet sur le front, qu’il l’étendit mort à ses pieds.  
Les trois assassins s’étant rejoints, ils se demandèrent réciproquement la parole de maître ; mais voyant qu’ils n’avaient pu l’obtenir, et désespérés d’avoir commis un crime sans utilité, ils ne songèrent plus qu’à en dérober la connaissance. À cet effet, ils enlevèrent le corps d’Hiram, et le cachèrent sous des décombres, et dans la nuit ils le portèrent hors de Jérusalem, sur une montagne, et l’enterrèrent. Le R.·. maître Hiram ne paraissant plus aux travaux comme à son ordinaire, Salomon fit faire les plus exactes recherches, mais inutilement.

Lorsque les douze compagnons qui s’étaient rétractés, soupçonnèrent la vérité, ils se réunirent, et résolurent entre eux d’aller trouver Salomon, avec des gants blancs, comme le témoignage de leur innocence, et l’informèrent de ce qui s’était passé.
Salomon envoya ces douze compagnons à la recherche de leur maître Hiram, leur ordonna, dans le cas où ils le trouveraient, de chercher sur lui la parole de maître, et leur observant que s’ils ne pouvaient pas la retrouver, elle était perdue, attendu qu’il n’y avait que trois personnes qui la connussent, et qu’elle ne pouvait être donnée que par ces trois personnes réunies, dont Hiram faisait partie. Il leur observa, en supposant qu’il fût mort, que pour l’avenir le premier signe et le premier mot qui seraient fait et prononcé en retrouvant et en exhumant le corps de ce R.·. maître, seraient substitués aux anciens signe et mot de maître.
Ces compagnons ayant la promesse de Salomon d’être récompensés par la maîtrise, s’ils parvenaient au but de leur recherche, partirent, et se divisèrent en quatre bandes.
Trois allèrent vers le nord, trois au sud, trois à l’ouest et trois à l’est.
Une de ces quatre bandes descendit la rivière de Joppa : un d’eux s’étant reposé à côté d’une roche, il entendit de terribles lamentations par l’ouverture du rocher. Prêtant l’oreille, il entendit une voix qui disait : Oh ! que j’eusse eu plutôt la gorge coupée, la langue arrachée jusqu’à la racine, et que j’eusse été enterré dans les sables de la mer à la basse marée et à une encablure de distance du rivage où la mer flue et reflue deux fois par jour, plutôt que d’avoir été complice de la mort de notre regretté maître Hiram !
Oh ! dit un autre, que mon cœur ait été arraché de mon sein, et jeté pour servir de proie aux vautours, plutôt que d’avoir été complice de la mort d’un aussi bon maître !
Mais, hélas ! dit Jubelum : Je l’ai frappé plus fort que vous deux, puisque c’est moi qui l’ai tué ! Que j’eusse eu mon corps séparé en deux, une partie au midi, une autre au nord, et mes entrailles réduites en cendres et jetées aux quatre vents, plutôt que d’avoir été le meurtrier de notre respectable maître Hiram !
Ce compagnon, après avoir entendu ces plaintes lamentables, appela les deux autres compagnons ; ils convinrent entre eux d’entrer dans l’ouverture du rocher, de se saisir des ouvriers, et de les transporter devant le roi Salomon ; ce qu’ils exécutèrent.

Ces meurtriers avouèrent à Salomon ce qui s’était passé et le crime qu’ils avaient commis, et témoignèrent le désir de ne pas survivre à leur forfait.
En conséquence, Salomon ordonna que leur propre sentence fût exécutée, puisqu’ils avaient désigné eux-mêmes le genre de leur mort, et ordonna qu’il fût fait ainsi :
Jubelas eut la gorge coupée.
Jubelos eut le cœur arraché.
Jubelum eut le corps coupé en deux parties, l’une fut jetée au nord, l’autre au midi.
Salomon ayant ainsi vengé la mort du R.·. maître Hiram-Abif renvoya les mêmes compagnons pour remplir leur première mission.

Ces douze compagnons partirent une seconde fois, et voyagèrent pendant cinq jours sans rien trouver.
Ces compagnons ayant rendu compte à Salomon de l’inutilité de leur recherche, il ordonna à neuf maîtres de faire une seconde recherche. Ceux-ci furent sur le mont Liban, et le deuxième jour, l’un d’eux, excessivement fatigué, voulut se reposer sur un petit monticule. Là, il aperçut des branches d’arbres nouvellement coupées et plantées dans la terre. Il les arracha, et vit par-là que la terre avait été fraîchement remuée. Après avoir sondé la fouille dans ses trois dimensions, largeur, longueur et profondeur, il appela ses camarades, et leur fit part de sa découverte. Ensuite ils se mirent à ôter la terre avec beaucoup de précaution, et parvinrent à trouver ainsi le corps de notre R.·. maître Hiram, qui avait été assassiné ; mais n’osant, par respect, pousser leur recherche plus loin, ils recouvrirent la fosse ; et pour reconnaître le lieu, ils coupèrent une branche d’acacia, qu’ils plantèrent dessus, et se retirèrent vers Salomon, auquel ils firent leur rapport.
Salomon, pénétré de la plus vive douleur, jugea que ce ne pouvait être effectivement que son grand architecte Hiram. Il leur ordonna d’aller faire l’exhumation du corps, et de le rapporter à Jérusalem. Ces anciens maîtres se revêtirent de leur tablier et de gants blancs. Rendus au mont Liban, le deuxième jour, ils firent la levée du corps.

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