Existe-t-il une morale sans religion ?

Classé dans : Parole de Maçon | 0

Se poser la question démontre la difficulté du sujet que je vais essayer de rendre plus clair.

En tant qu’occidentaux nous avons une Morale qui nous vient des temps anciens, mais de quand ? Et d’où ? Nous avons en France, autour du bassin méditerranéen et un peu partout en Europe, une grande abondance de vestiges gréco-romains ; nous serions tentés de penser que tout vient de ces peuples : nous serions des enfants de Zeus et d’Aphrodite ou même, par le biais des conquêtes, d’Isis et d’Osiris.

Il n’en est rien !

Chez les Grecs, comme chez les latins, le culte rendu aux Dieux se borne à une sorte de troc entre des offrandes plus ou moins sanglantes et la réalisation attendue d’un vœu par l’intercession de la divinité.
La question d’une vie Morale ou vertueuse ne se pose pas à l’homme grec, une conduite vertueuse étant purement humaine sans plus de rapports avec les volontés divines. Les Dieux d’ailleurs ne sont pas des modèles de vertu ; ils mènent une vie singulièrement semblable à celle des humains.
Épicure affirme : « l’homme sage vivra comme un Dieu parmi les hommes ». Pour Épicure donc la Morale ne se fonde pas sur la Religion, car vivre comme un Dieu ce n’est pas se soucier de Morale, c’est être seulement humain, ce qui n’est déjà pas si mal.

La montée de Moïse au Sinaï va introduire une nouvelle conception de la divinité. Dieu exigeant plus qu’un culte avec des offrandes, il impose le respect de quelques préceptes que l’on nomme les 10 commandements. On honore Dieu de deux façons, soit en lui offrant des dons, soit en respectant ses commandements, et bien sûr les deux sont un « plus ».
Cette entrée fracassante d’un « deus ex machina » dans la vie sociale et publique peut être à l’origine de nos interrogations actuelles.
Si on admet que la structure même du droit, et partant les règles de vie communautaire, viennent des prêtres hébreux, il est évident que la réponse à la question est : oui, il n’y a pas de Morale sans Religion.
Cependant si les prêtres n’ont fait que retranscrire des pratiques qui existaient déjà, en les rendant plus inexorables par la caution d’un Dieu, on peut affirmer que la Morale n’a aucunement besoin de Religion.

Mais est-ce aussi caricatural ? Les peuples athées n’auraient donc pas de Morale et se comporteraient comme de parfaits petits Diables. Nous constatons à l’évidence qu’il n’en est rien et certaines dérives religieuses sont aussi sanglantes que les dérives des peuples purement matérialistes.
Et puis notre conception du bien et du mal est toute relative et souvent assujettie à une distance kilométrique : un vol ou un meurtre près de chez soi suscite plus d’émotion qu’un massacre au bout du monde.

Ces contradictions vont nous amener à poser les vraies questions : c’est quoi la Morale ? À quoi sert la Religion ?

Pour Aristote il y a des vertus intellectuelles qui viennent de l’instruction, et les vertus Morales qui sont les filles des bonnes habitudes.
Aucune des valeurs Morales ne naissent spontanément en nous, cependant, nous sommes naturellement disposés à les acquérir, à condition de les perfectionner par l’habitude.
Nous n’obtenons de la nature que des tendances, des dispositions en puissance ; et c’est à nous de les faire passer en actes. Les actes amènent soit du plaisir, soit de la peine. La Morale consiste à bien les équilibrer. L’homme qui saura bien équilibrer ces deux sentiments sera l’homme de bien, celui qui ne le pourra pas sera le vicieux.
Le bien c’est ce vers quoi l’on tend naturellement.
Il est à noter que pour Aristote, ce qui s’exprime dans une comédie est une imitation de l’homme d’une probité inférieure, alors que dans la tragédie l’homme progresse par l’exaltation des sentiments les plus nobles et des situations les plus dramatiques.

Pour Locke, la Morale n’est pas innée ; si c’était le cas nous serions tous moraux et nous condamnerions ou adopterions les mêmes comportements.
Il reprend l’argumentation classique des sceptiques : en citant par exemple l’abandon des anciens dans certaines peuplades ou le sacrifice d’enfants dans d’autres. Ces pratiques nous horrifient alors que pour ces peuplades, ces actes sont parfaitement conformes à la Morale.

Pour Nietzsche la vie est tragique, par son manque de sens et les éléments douloureux qui viennent nous affecter.
Au lieu d’admettre cette réalité – son caractère tragique, ce qui serait une réaction saine – certains essayent de la fuir en se réfugiant dans des « arrières-mondes » comme le paradis par exemple : il ne peut y avoir de bonheur sur terre, et ce n’est que dans cette seconde réalité que le bonheur sera atteint.
Dans l’hypothèse nietzschéenne la proposition est inversée : c’est la Morale qui fonde la Religion. Dans les peuples anciens la Morale est la vertu, au sens étymologique de Virtus : la force. La Société étant fondée sur la force et la domination de certains, la Morale est fondée sur la loi du plus fort. Le dirigeant est en même temps grand prêtre ; ainsi la Morale va devenir source de Religion. La force est perçue comme étant fondamentale, et les Dieux se mettent du côté des faibles par des actes spectaculaires propres à frapper les imaginations : ouvrant la mer rouge, libérant les captifs de Cyrus, faisant tomber les murailles de Jéricho après avoir arrêté la course du soleil, les exemples sont multiples. La Morale n’a pas sa source dans la Religion, elle existe par elle-même comme une idée acceptée librement par tous.
La Morale est une réaction de défense face à une impuissance. Le chrétien se réfugie ainsi dans un arrière-monde. Au lieu de chercher le bonheur dans ce monde, il se console dans une certaine « réalité à venir » dans laquelle il sera heureux.
Donc pour le chrétien rien ici-bas n’a de valeur. Cette affirmation peut se transformer en haine du monde (Apocalypse), ou en haine contre la plus petite partie du monde : soi-même, comme on le découvre dans certains passages de la Bible comme par exemple le serment sur la montagne : « Si ton œil droit est pour toi une occasion de chute, arrache-le et jette-le loin de toi …etc. ».
Le libre-arbitre n’est qu’une invention théologique. Cette invention de Saint Augustin, prétend rendre la liberté aux hommes face à une destinée écrite à l’avance par le Créateur. Hélas, dans les faits, elle est surtout là pour absoudre par avance le Créateur des malheurs du monde, et donc pour rendre les hommes responsables. Cette responsabilité permettant aux Dieux de pouvoir les juger, de les punir et aussi, parfois, de les récompenser. Sans ce libre arbitre nous serions tous des innocents dans les mains d’un Dieu pervers qui s’amuserait aux dépends de sa créature ; lui seul porterait la responsabilité de tous les malheurs, massacres et autres, passés, présents et à venir.
La Morale a un effet secondaire : appauvrir la diversité des hommes en les réduisant à un seul modèle. Elle traduit l’orgueil du moraliste qui choisit pour modèle sa propre personne.
Le moraliste prétend juger le monde, les esprits, il prétend dépasser ce qui est, pour amener à ce qui doit être. Mais nous sommes une partie d’un tout ; il n’y a rien qui puisse juger notre existence, car ce serait juger le tout, et il n’y a rien en dehors du tout. Donc nous ne pouvons juger Dieu qui lui- même ne peut nous juger.
La Morale s’oppose à la vie ; Morale et Monde sont inconciliables, d’où la nécessité d’un arrière- monde.
Pour Nietzsche, le philosophe doit se placer par-delà le bien et le mal, dépasser le mal et comprendre qu’il n’y a pas de faits moraux ou immoraux.

On retrouve un peu cela dans Marxpour qui les lois, la Morale, la Religion ne sont que des préjugés bourgeois derrière lesquels se cachent d’autres intérêts bourgeois.

Mais venons-en à celui qui a peut-être le plus réfléchi sur cette question, Bergson.
Commençons par examiner l’obligation Morale selon Bergson.
Notre souvenir le plus ancien est celui de l’interdiction de….manger la pomme !
Dans la Société, l’habitude joue le même rôle que la nécessité dans les œuvres de la nature. La somme des habitudes qui viennent se renforcer les unes, les autres, c’est le devoir ou la loi Morale.
L’obligation vient de la Société, pas de l’extérieur mais de l’intérieur de l’individu, car c’est une partie de l’individu même : le moi social. On fait son devoir non par conscience et volontarisme, mais en se laissant porter par l’habitude : « nous ne faisons aucun effort, une route a été tracée par la Société, elle s’ouvre devant nous, et nous la suivons. »
Le devoir est perçu comme difficile dans les rares cas qui sortent de l’habitude. Ce sont ces choix dont on se souvient ; et comme on ne sait pas trop faire, ils nous éprouvent et nous ne sommes jamais sûr d’avoir pris la bonne décision, car il n’y a pas de référence ancienne à notre problème. Un jour, il est probable qu’une intelligence artificielle résoudra les problèmes de devoir, et nous serons à jamais des hommes moraux qui n’auront à chaque problème qu’une solution à appliquer.

L’habitude, plus que la raison, est une origine de la Morale ; elle est pour l’homme ce que l’instinct est pour les animaux.
Mais la Société impose des limites à cette source de Morale ; car ce n’est pas une Société universelle – ouverte à une humanité tout entière, mais une Société qui vise à une cohésion sociale en face de ses ennemis.
Donc toute Morale d’une Société doit affronter la Morale d’une autre Société. La nation, ou un groupe de nations comme l’Europe par exemple, sont des Sociétés closes. Entre elles et l’humanité il y a la distance du fini à l’infini.
L’amour de la nation est un instinct primitif, celui de l’humanité s’acquiert difficilement.
Il faut donc examiner ce que serait une Morale absolue opposée à la Morale sociale.
Si la Morale sociale est l’universelle application d’une loi, la Morale absolue consiste dans la commune imitation d’un modèle. Dans le cas de la Morale sociale elle agit dans son propre intérêt ou par intérêt collectif, ce qui concourt à la réalisation de son intérêt privé dans le fond.
La Morale absolue est fille de l’émotion. Si la Morale sociale peut être imposée par des contraintes, par des contingences, dans le cas de la Morale absolue on ne subit pas une pression mais un attrait.
Il existe un intermédiaire entre la Morale sociale et la Morale absolue, il s’agit de l’intelligence. Pour la Morale absolue et pour la Morale sociale, le bien suprême est le bonheur du plus grand nombre. À la question faut-il sacrifier un homme pour le bien de tous, la Morale sociale va répondre oui. La Morale absolue ou complète répond non !
Une première origine du sentiment religieux est la superstition. La fonction de fabulation a pour but d’arracher l’intelligence à la simple expérience des faits. Si l’instinct est facteur de cohésion des Sociétés, l’intelligence menace, par sa liberté et sa faculté créatrice, cette cohésion.
Il faut donc un contrepoids à l’intelligence, et la fonction fabulatrice, à l’origine des Religions, tient ce rôle.
La Religion est une réaction défensive de la nature contre le pouvoir dissolvant de l’intelligence. Il faut un Dieu protecteur, qui protège la cité et la défend, menace et réprime.
Toute Religion est Morale, cas c’est une précaution contre le danger de ne penser qu’à soi.
On peut penser que la loi Morale de la Société repose sur une adhésion commune à une façon de se comporter. Si ce comportementalisme se déduit d’un avantage commun, il est aussi à remarquer que la Morale génère ses interdits qui sont eux-mêmes une négation de la liberté humaine ! Mais ces interdits sont parfois un ciment plus solide pour une Société que les maximes les plus pieuses. Dieu merci, oserais-je dire, toute Société n’a pas les mêmes interdits, et l’objet interdit est à la fois sacré et dangereux ; il est tabou, mais il est aussi Totem.
Le tabou est irrationnel du point de vue de l’individu, mais rationnel du point de vue de la Société.
La première fonction de la Religion est la conservation du lien social.
La fonction fabulatrice de la Religion lutte contre le pouvoir dissolvant de l’intelligence. L’intelligence nous rend conscient du caractère inéluctable de la mort, et pour compenser ce constat déprimant la Religion invente la continuation de la vie après la mort.
Bergson oppose la Religion à la magie. Tous deux ont des origines communes : c’est-à-dire considérer que tel ou tel phénomène n’est pas explicable par des causes naturelles. Mais elles divergent par le fait que le mage prétend forcer les lois de la nature, alors dans la Religion on implore la faveur de Dieu pour réaliser quelque chose de non-naturel.
La transsubstantiation est un acte magique et le croyant admet irrationnellement que l’hostie est la chair du Christ. D’ailleurs en employant le terme « chair du Christ » la pratique religieuse éloigne le caractère anthropophagique qu’aurait l’expression : « la chair de Jésus ». Cette Religion figée dans ses dogmes, écarte les dangers que l’intelligence fait courir à l’homme.
Mais il y a également une Religion dynamique, celle choisie par l’homme pour se replonger dans l’Elan créateur de la vie : c’est le mysticisme. C’est une prise de contact, une coïncidence partielle avec l’Elan créateur. C’est l’Elan Vital que manifeste la vie

Nous avons donc vu que la Morale et la Religion sont deux choses bien différentes, mais concourant toutes deux à un même but, une sorte d’accord social.
Une Morale ne se crée pas du jour au lendemain, elle est le résultat des habitudes comme nous l’avons vu. Elle est aussi la synthèse des solutions qui fonctionnent et qui, à un moment donné, apportent plus de profits que d’inconvénients à l’ensemble du groupe social.
On ne saura jamais s’il existe une vraie Morale, et quelle est-elle ; on sait simplement que la Morale que nous acceptons encore aujourd’hui est globalement celle qui pose le moins de problèmes à défaut de les résoudre.
Peut on dire que la Morale existe sans la Religion, bien évidemment oui. La Religion intervient pour codifier et pérenniser la Morale. Cependant on ne peut pas dire que la Religion soit absente de la préoccupation Morale ; le missionnaires partis évangéliser l’Amazone ou l’Afrique ont bien apporté avec eux une Morale orientée vers le christianisme, c’est-à-dire une conception de certaines valeurs positives ou négatives absolument inconnues, par exemple en parodiant les écritures : « Tu ne mangeras pas ton prochain ».
La Morale d’une Société vient de ce fait se superposer et balayer la Religion d’une autre Société, lui imposant ses propres critères.
De nos jours où indiscutablement l’emprise de la Religion s’affaiblit dans notre Société, doi -on s’inquiéter d’un affaiblissement de la Morale ? Assurément oui, l’humain s’affranchissant peu à peu des dictats religieux pense avoir retrouvé sa liberté ; mais il n’en n’est rien. Ne comprenant plus le monde qui l’entoure, libéré de ses chaînes, mais ne sachant quoi faire de cette liberté, il court dans tous les sens, à la recherche de sa réalisation personnelle, sans souci du bien commun ; et nous assistons impuissants à une dégradation des valeurs Morales.
L’homme teste sa liberté dans tous les sens, allant jusqu’à s’opposer aux principes naturels de la génération ; et pour éviter toute controverse en une recherche éperdue de la prolongation de la vie , ayant perdu totalement la confiance dans les arrière-mondes nietzschéens, l’homme veut tout et son contraire ; il veut être libre, mais court après un Etat fort ; il veut vivre longtemps tout en sirotant son whisky en fumant sa cigarette. Sans arrière-monde, il a toujours aussi peur de sa fin inéluctable et cherche à la reculer par tous les moyens ; il veut vivre plus alors que la Morale lui demande de vivre mieux ; mais comment vivre mieux quand le navire n’a plus de port ? Quel vent favorable espère-t-il ?
Notre Morale qui était la somme des habitudes réussies se cherche un nouvel Elan pour s’insérer et insérer l’humanité dans l’Elan Vital bergsonien. L’Elan Vital est une identité d’impulsion ; il est une origine commune de tous les mouvements, il passe à travers la matière, et lui octroie l’harmonie. L’Elan originel de Bergson, comme un trait d’union, relie la continuité de la vie et la durée. L’Elan Vital paraît bien être une éternité qui ressemble au mouvement premier d’Aristote.
L’image de l’Elan Vital est également un moyen d’éviter la prédétermination de la vie. Alors que l’Elan Vital nous donne une image où il n’y a aucune fin précise et prédéterminée, mais simplement des constatations possibles, des fins imprévisibles, il est riche de toutes les potentialités, même de celles qui ne se réaliseront pas. L’Elan Vital s’insinue dans la matière et la fait sortir de sa torpeur ; l’imprévisibilité est la caractéristique essentielle de la vie : il y aura des progrès et des échecs, mais finalement ne sera retenu que ce qui paraît bon à l’humanité, et ce qui n’est pas bon sera rejeté de la même façon que sont disparues au cours des millénaires des espèces inadaptées. Nous ne sommes pas si loin des lois du Décalogue. Faut-il s’en étonner ? Le Dieu de Moïse n’a fait que formuler ce que l’humain savait déjà, les principes étaient déjà inscrits dans le code d’Hammourabi ; et s’ils ont été gravés sur une stèle c’est que déjà, ils reflétaient la structure Morale d’une Société pas si archaïque que cela ; ces vielles Morales sont donc bien à l’origine de nos Religions plus modernes.
L’homme attend , affolé se heurtant la tête sur sa cage de verre, qu’un nouveau Messie arrive pour lui montrer le chemin ; soyons vigilants , la montée de la pensée extrémiste peut nous amener tous dans le chaos. Nous en sommes presque à regretter le bon vieux temps, ce bon vieux temps, où les gens avaient de la Morale, et où les enfants travaillaient dans les mines, où les gens avaient de la Religion et où tous les trente ans on se faisait une bonne guerre. 

Faut-Il désespérer ? Ma réponse est existentielle : l’homme n’est que le résultat de ses actes et il n’y a aucun Dieu pour tout nous pardonner. Je parle bien sût d’un Dieu tel que les dogmes nous l’ont décrit, car il correspond à un état de la Société et un état de la Morale antique.

Il reste à l’homme à se forger une Morale évoluée, et à inventer le Dieu des prochains millénaires et la Religion qui va avec……

Laisser un commentaire